Il existe à Minorque des paysages que la mer n’a pas façonnés, mais la main de l’homme. À peine à un kilomètre de Ciutadella, cachées derrière un mur qui n’annonce rien, les Pedreres de s’Hostal en sont un exemple : d’anciennes carrières de marès où, pendant plus d’un siècle, on a arraché à la terre la pierre avec laquelle on a bâti la moitié de l’île. Le résultat, vidé bloc par bloc, est un vide monumental. Là où il y avait de la roche, il y a aujourd’hui de grandes salles à ciel ouvert, des murs verticaux à la lumière dorée et un silence qui reste collé aux parois.
Le marès est la pierre de Minorque : un grès local, chaud et poreux, avec lequel sont bâties les maisons de Ciutadella, ses palais et ses églises. Ce n’est pas du marbre — mieux vaut le dire clairement, car on confond souvent —, mais une pierre tendre et malléable qu’on découpait en blocs rectangulaires directement dans le sol. L’en extraire laissait des vides, et ces vides, au fil des ans, sont devenus ces cathédrales inversées qu’on appelle aujourd’hui Líthica.
Voici un guide sans hâte des Pedreres de s’Hostal : ce qu’elles sont, pourquoi elles ont été sauvées, ce que l’on y voit et pourquoi elles méritent au moins une heure et demie d’un regard sans hâte.
L’essentiel
- Où : à environ 2 km de Ciutadella, à l’extrémité ouest de Minorque, près du Camí Vell de Maó.
- Ce que c’est : d’anciennes carrières de marès (grès local, pas du marbre) reconverties en espace culturel et gérées par la fondation Líthica.
- Son histoire : la carrière fut exploitée du XIXe siècle jusqu’en 1994, année de sa fermeture et de la naissance de la fondation qui l’a sauvée de la disparition.
- Deux paysages : extraction manuelle (XIXe et début du XXe siècle) et extraction mécanique (1960-1994), avec des murs et des puits verticaux de grande hauteur.
- De plus : un jardin botanique, un labyrinthe et des recoins pour contempler ; en été, des concerts dans la carrière la plus profonde.
- Temps de visite : au moins une heure et demie ; vérifiez le tarif et l’horaire à jour sur lithica.es.
Qu’est-ce que le marès et pourquoi compte-t-il ici ?
Pour comprendre Líthica, il faut comprendre la pierre. Le marès est un grès — jamais du marbre — qui se forme à partir de sable consolidé, de teinte chaude et dorée, tendre à la sortie de la carrière et plus dur en durcissant à l’air. Cette docilité est ce qui l’a rendu irremplaçable : on pouvait le scier et le découper en blocs nets sans machinerie lourde, et avec lui a été bâtie une bonne partie de Minorque, tout particulièrement la Ciutadella des palais qui se trouve à deux pas.
Extraire le marès n’était pas creuser une montagne, mais vider le sol : on découpait des blocs rectangulaires et l’on descendait progressivement en profondeur, laissant des parois verticales parfaitement lisses. C’est pourquoi les Pedreres de s’Hostal ne ressemblent ni à une mine ni à une grotte, mais à une architecture en négatif : des salles, des couloirs et des cours qui existent précisément parce qu’on en a extrait quelque chose.
D’une carrière abandonnée à un espace culturel
Les Pedreres de s’Hostal ont été exploitées du XIXe siècle jusqu’en 1994. Cette année-là marque à la fois une fin et un début : l’extraction cessa et, en même temps, fut créée la fondation Líthica pour éviter que les carrières ne se perdent — enterrées sous les gravats, comme tant d’autres sur l’île. La coïncidence des dates n’est pas fortuite : la fermeture et le sauvetage vont de pair. Ce qui aurait pu devenir une décharge est devenu un projet de récupération du paysage et de la mémoire du métier.
Depuis lors, Líthica travaille à préserver le lieu, à lui redonner vie avec des jardins et de l’eau, et à l’ouvrir au public comme espace culturel. C’est un cas peu courant : un site qui vaut non pas pour ce que la nature y a mis, mais pour ce que des générations de carriers en ont retiré, et pour la décision de ne pas laisser ce vide s’effacer.
Les deux carrières : la main et la machine
À l’intérieur se distinguent deux paysages très différents, et les comprendre, c’est la moitié de la visite.
Le premier est celui de l’extraction manuelle, du XIXe et du début du XXe siècle. Ici travaillaient les carriers à la pioche et à la scie, et le résultat a une échelle humaine, presque organique : des murs irréguliers, des recoins, des terrasses à différentes hauteurs. Avec le temps, ce secteur s’est peu à peu couvert de végétation, si bien que la pierre nue cohabite avec des jardins, de l’eau et des recoins pour s’asseoir. C’est la partie douce, contemplative.
Le second est celui de l’extraction mécanique, entre 1960 et 1994, quand les machines purent descendre beaucoup plus profond à la verticale. C’est de là que sont sorties les salles les plus spectaculaires : des murs très hauts et des puits verticaux aux parois lisses, parfaitement géométriques, qui produisent un effet saisissant. C’est ici, dans la carrière la plus profonde, que le lieu devient vraiment une cathédrale de pierre : le son change, la lumière tombe d’en haut et l’on comprend, sans que personne ne l’explique, ce que signifie le travail d’arracher la pierre à la terre pendant un siècle.
Jardin, labyrinthe et l’art de la pause
Líthica n’est pas que géologie et mémoire industrielle. La fondation a tissé en son sein un jardin botanique aux espèces méditerranéennes, un labyrinthe végétal et une série de recoins pensés pour s’arrêter : bancs, bassins, ombres. Le parcours invite à ralentir, à se perdre un peu entre les murs, à regarder vers le haut.
C’est, au fond, une leçon de ce que nous appelons dans ces pages l’art du calme minorquin : un lieu qui ne se consomme pas en dix minutes ni ne se résume à une photo, mais qui demande du temps. D’où la recommandation de réserver au moins une heure et demie. Qui entre pressé repart avec une poignée d’images ; qui entre avec calme repart avec le lieu.
Des concerts dans une carrière ?
Oui. En été, la carrière la plus profonde — celle aux grands murs verticaux — devient une scène singulière. La pierre qu’on a découpée et emportée pendant un siècle rend aujourd’hui autre chose : des concerts en plein air, avec le public assis entre des parois de marès qui font office de caisse de résonance naturelle. Difficile d’imaginer un auditorium plus inattendu, ni une meilleure façon de boucler la boucle d’un tel lieu.
Les dates et la programmation changent chaque saison, mieux vaut donc consulter le calendrier et le tarif à jour avant de planifier la visite. Mais l’idée de fond, c’est ce qui séduit : un espace né du travail le plus dur finit consacré à ce qu’il y a de plus serein.
Quand y aller et comment se déplacer ?
Líthica se trouve à environ 2 km de Ciutadella, la ville des palais, ce qui en fait une escapade parfaite à combiner avec une matinée ou un après-midi dans la vieille ville. On peut la visiter une bonne partie de l’année, même si l’horaire et le tarif sont saisonniers : le plus sage est de les confirmer sur lithica.es avant d’y aller. Durant les mois chauds, les premières heures et la fin d’après-midi offrent la meilleure lumière sur les murs dorés, et ce sont aussi les tranches les plus fraîches pour parcourir la carrière sans le soleil de midi.
Pour vous y rendre, pensez au stationnement, qui est limité, et à la chaleur en été : emportez de l’eau, des chaussures confortables et du temps devant vous.
Notre avis
Líthica fait partie de ces lieux qui n’apparaissent pas sur la liste courte des plages de carte postale et qui, pourtant, laissent plus de traces que beaucoup d’entre elles. Ce n’est pas un site spectaculaire au sens évident du terme : c’est un vide, une absence travaillée pendant un siècle. Mais c’est précisément pour cela qu’il émeut. Parcourir ses murs, c’est comprendre d’où venait la pierre de Ciutadella, quel métier a soutenu l’île et ce que l’on décide de sauver quand une activité s’éteint.
C’est le luxe tranquille à l’état pur : silence, échelle, lumière dorée et la sensation d’être dans un lieu unique en Méditerranée. Entrez sans hâte, regardez vers le haut et laissez-vous porter par le labyrinthe. Et si vous tombez un soir de concert, restez : la pierre ne résonne pas si bien tous les jours.